Quand l’Europe se retrouvait prisonnière du Petit Âge glaciaire

Au début du XVIIe siècle, le Petit Âge glaciaire atteint son paroxysme. Il va contribuer à bouleverser les pratiques et la pensée.



Le Dénombrement de Bethléem de Pieter Brueghel l’Ancien en 1566. Il est conservé au musée Oldmasters à Bruxelles.

2019 a bien été la deuxième année la plus chaude jamais enregistrée par l’Organisation météorologique mondiale : c’est ce qui ressort de sa dernière édition sur l’état du climat, publiée hier. Un processus de réchauffement ininterrompu depuis une quarantaine d’années : l’OMM fait le constat que depuis les années 1980, chaque décennie a été plus chaude que toutes les précédentes depuis 1850.

Il va falloir s’habituer à ce genre d’annonce. Quand bien même nous réussirions à inverser la courbe des émissions de gaz à effet de serre, il faudra du temps pour inverser celle des températures. La faute au stock de CO2 accumulé dans l’atmosphère. En avoir conscience ne doit pas pousser à ne pas agir, bien au contraire.

Nous sommes à un tournant, probablement la fin d’une époque, dont les débuts sont difficiles à cerner mais que les théoriciens de l’Anthropocène fixent au milieu du XIXe siècle, au moment de l’envol de la Révolution industrielle.  C’est d’ailleurs ce curseur qui est utilisé pour mesurer et comparer l’évolution des températures.

Mais pour comprendre les enjeux de la transition dans laquelle nous sommes engagés, peut-être serait-il judicieux de choisir un autre début, quelques siècles plus tôt, lorsque l’Europe se retrouve prisonnière du Petit Âge glaciaire. C’est le point de départ du formidable essai du philosophe allemand Philipp Blom, Quand la nature se rebelle, que publie la Maison des sciences de l’homme.

Le Petit Âge glaciaire s’étend sur plusieurs siècles, il commence au XIVe et culmine au début du XVIIe siècle, avec un recul des températures moyennes de deux degrés Celsius, au moment où l’Europe traverse ‘’une immense révolution sociale, économique et culturelle, ce qui pose la question de savoir dans quelle mesure les deux phénomènes sont liés’’.

Philipp Blom prend bien soin de ne pas faire de cette période de refroidissement brutal la cause unique des mutations que vont connaitre les sociétés européennes, mais il voit dans ce changement climatique ‘’un facteur de pression durable qui favorisa ou imposa de nouveaux bouleversements parce que des structures anciennes, et jusqu’alors stables, s’effondrèrent’’.

’Dieu nous a abandonnés’’ écrit un moine à Amsterdam en 1572, ‘’le Seigneur miséricordieux veut ainsi nous montrer à quel point nous nous sommes égarés’’. Le sens commun de l’époque veut que les catastrophes climatiques qui s’abattent sur le continent soient une punition divine : il faut châtier les coupables (les hérétiques) et expier leurs fautes par la prière. Mais rien n’y fait : le froid persiste.

’Le modèle moral et religieux’’ n’ayant, ‘’de manière tellement évidente apporté aucun résultat positif,’’ écrit Philipp Blom, ‘’une génération de pionniers intellectuels commença à découpler la nature de la Création’’. Dès lors, Dieu n’est plus considéré comme responsable de tout, la place est libre pour que se développent à la fois des techniques et des pratiques permettant de surmonter les soubresauts du climat, ainsi qu’une philosophie qui va placer l’individu au centre du jeu. En résumant à gros traits, on pourrait dire que le Petit Âge glaciaire contribua à l’émergence du capitalisme et des Lumières. ‘’Un double héritage paradoxal’’ faisant cohabiter l’universalité des droits l’homme avec l’exploitation des ressources naturelles (et humaines). 

La crise climatique à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui verra-t-elle des bouleversements d’une ampleur identique ? On peut en tout cas se servir de ce point de comparaison du Petit Âge glaciaire pour procéder à un petit jeu et se demander quel est le dieu dans lequel nous croyons si fort aujourd’hui qu’il nous interdit de changer nos modes de fonctionnement. Et où sont les ‘’pionniers intellectuels’’ capables de penser le monde autrement ? Qui va rallumer les lumières ?

par Hervé Gardette – France Culture

Crédit photo : Paul van Eijden / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0)

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1 réponse à Quand l’Europe se retrouvait prisonnière du Petit Âge glaciaire

  1. Kemsit dit :

    Et 2020, année encore plus chaude ! Il y a une prise de conscience, en tout cas en Europe, mais on ne voit pas de solutions globales sans arrêter la « croissance ».

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